Ursus, la terreur des Kirghizes ou quand le Péplum flirte avec le Moyen Âge

Si, comme le fait Michel, on peut lire les films bis avec les lunettes du juriste, il est aussi possible de les regarder avec les yeux de l’historien. Car les films dits bis sont, autant que les autres, inscrits dans un régime d’historicité, c’est à dire la manière dont une société articule passé, présent et futur. C’est ainsi que plusieurs péplums italiens évoquent, non pas une Antiquité de carte postale, mais le présent de leur production, dans un registre bâtard, celui du péplum médiéval comme avec Ursus, la terreur des Kirghizes (Ursus, il terrore dei Kirghisi, 1964), de Ruggero Deodato et Antonio Margheriti.

Si vous avez manqué les cinq premières minutes...
Il était une fois dans la vaste et exotique Asie Centrale un triangle amoureux. Aniko, fille de feu le Grand Khan, est éprise du roitelet Ursus, qui dirige sa tribu des Tcherkesses avec une force tranquille. Ursus a donc tout pour plaire aux dames, les muscles et le cerveau. Il suscite la jalousie du prince Zetereli, chef des Kirghizes, qui aimerait bien devenir Khan en mettant la princesse dans sa couche. Fourbe à souhait, Zetereli profite des ravages perpétrés par un affreux lycanthrope pour déterrer le cimeterre de guerre. Toutefois la créature attaque ensuite aussi bien les Kirghizes que les Tcherkesses. Et un indice, sans vous spoiler l’intrigue, laisserait à penser qu’Ursus, en fait, n’est pas innocent dans l’histoire.

Un péplum médiéval 
Même en pleine réforme de l’orthographe, l’association de ces deux termes peut surprendre. Le péplum est inscrit, par définition, dans l’Antiquité, période qui finit quand commence le Moyen Âge. Mais Ursus, comme ses cousins Maciste et Hercule, sont des personnages plastiques qui se rient de la chronologie. Nos forzuti ont donc voyagé dans le temps. Maciste a ainsi lutté contre des monstres préhistoriques, mis une pile à des Incas sanguinaires et a même combattu celui qui signe son nom de la pointe de son épée d’un Z… qui veut dire Zorro! Dans ce braconnage chronologique improbable, Maciste n’a pas ignoré le Moyen Âge. Trois épisodes de sa saga se situent au XIIIe siècle[1], où le héros, incarnation toute en muscles de la droiture occidentale, affronte aux côtés des Polonais puis des Chinois, les hordes mongoles de l’infâme Gengis Khan et de ses successeurs. 

Dans la défense du monde libre, Ursus n’est pas en reste. Dans le film qui nous intéresse, il combat les Kirghizes, peuplade turco-mongole, qui ignorait les bienfaits du christianisme, les vertus du coca-cola et les avantages de la libre-entreprise. Car Ursus, dans ce curieux régime d’historicité mis en scène dans ce film de 1964, se fait le rempart de la civilisation occidentale face aux barbares nomades vomis des steppes asiatiques. Même si Ursus est de fait un nomade tcherkesse ou circassien, donc caucasien, il existe une « gradation entre Barbares »[2], et certains se révèlent plus assimilables que d’autres. Ce courant filmique connaît son heure de gloire lorsque la guerre froide le devient de moins en moins[3] (construction du Mur de Berlin en 1961, crise de Cuba en 1962...). Si le contexte international donne du sens à cet objet filmique bâtard, la situation politique locale l’explique également. Le Parti communiste italien n’est pas une force négligeable. En 1963, il pèse près de 25% des voix. Bref, le rouge est autant à l’est qu’à Rome. Le péril, on le comprend, est grand et il faut en convaincre les populations. Que l’amateur du film à sandales se rassure, la leçon de géopolitique n’épuise pas tout le film. Il retrouvera même certains éléments du péplum, comme l’opposition entre la brune odieuse et la blonde facile, mais il devra s’en contenter. Car les habituelles scènes où le héros doit montrer sa force manquent à l’inventaire. On n’est plus du tout dans le péplum mais pas vraiment encore dans le Moyen Âge. 

Un Moyen Âge frelaté 
En suivant les aventures d’Ursus, le médiéviste perdra assurément son latin. Il n’y trouvera ni chevalier, ni troubadour. Mais il retrouvera le château, cet « héros du Moyen Âge » pour reprendre les mots de Jacques Le Goff. Car nos Kirghizes hésitent entre nomadisme et sédentarité, entre les joies du campement à la fraîche et les plaisirs du palais. Dans la demeure en dur des Kirghizes, les indigènes s’adonnent aux joies des libations, devant des danseuses vêtues de voiles diaphanes. Ces curieux indigènes sont aussi des païens, car, comme vous le savez, la religion est l’opium du peuple. Leur paganisme est évoqué par la présence de deux statues bouddhiques à l’arrière-plan de la grand-salle. Lances avec croissants, casques pointus, queues de cheval suspendues finissent de rattacher les Kirghizes aux Mongols. Quant au chef, il est dominé par l’hybris, naturellement libidineux, évidemment sanguinaire, affreusement lâche. La représentation de ces barbares épouse les conventions du genre. Elle rappelle la manière dont les Occidentaux voyaient (ou imaginaient) ces peuplades au Moyen Âge. La grille de lecture chrétienne faisait des Mongols des Tartares pour les assimiler aux démons issus de l’abîme infernal (Tartaros). S’est ainsi cristallisée autour de cette peuplade une véritable mythologie qui en faisait les descendants de Gog et Magog, ces peuples de l’Apocalypse enfermés par Alexandre le Grand derrière la porte de fer du Caucase. Ces barbares offrent donc un avatar de l’Antéchrist. À cette aune, Ursus apparaît bel et bien comme le sauveur du monde libre. Si ce message politique a perdu de sa force depuis 1991, il n’en reste pas moins que le film se regarde encore, en raison de son caractère polyvalent.




Un peu de gothique, un peu de fantastique 
Si ce titre émerge dans la prolifique production italienne des années 60, c’est non seulement en raison de la patte du co-réalisateur Antonio Margheriti (aka Anthony M. Dawson[4]), mais aussi par la présence d’éléments gothique et fantastique. Reg Park, qui incarne Ursus, est accoutumé à frayer avec le fantastique. Dans l’excellent Hercule contre les vampires (Mario Bava, 1961), il affronte dans une ambiance étrange, magnifiée par le travail photo du maestro, Christopher Lee himself, encore auréolé de son succès en Dracula. Ici, c’est d’abord la présence de la sorcière - évoluant dans des souterrains qui rappellent ponctuellement ceux du Bava de 1961 - qui donne au film une tonalité fantastique. Comme au cinéma bis, il y a rarement de belle sans bête, c’est ensuite la créature qui achève de faire de ce péplum une réalisation plurielle. Difforme comme dans une œuvre gothique, dual comme dans le roman de Stevenson, le monstre contribue à dynamiter le cadre pourtant peu rigide du film à l’antique. La prison renforce le lien avec le gothique : paille sur le sol, prisonnier supplicié, nombreuses chaînes de fer fixées au mur, complexe carcéral creusé à même la roche... Ursus, la terreur des Kirghizes est aussi l’histoire d’un grand enfermement, du début à la fin. Tous ces éléments, en nous plongeant dans des ambiances plurielles, permettent d’oublier la pauvreté des moyens engagés. 

Un film désargenté 
Avec Ursus, la Terreur des Kirghizes, autant l’avouer de suite, nous ne sommes pas dans une superproduction à l’américaine. Les erreurs de tournage sont nombreuses, notamment dans des alternances de scènes diurnes et nocturnes, qui font toujours sourire, mais qui témoignent d’un montage bâclé ou d’une conscience professionnelle qui s’arrête à la pause café. On sourira aussi devant ces Tcherkesses plus rapides à pied qu’à cheval, quand ils pourchassent le lycanthrope. La modicité des fonds alloués se retrouve aussi dans des emprunts à d’autres films. Ces derniers sont soit thématiques (Les Chevaliers Teutoniques, Alexander Ford, 1960 ; Taras Bulba, Jack Lee Thompson, 1962), soit iconographiques. La sempiternelle danse sensuelle, typique des films mettant en scène des barbares des steppes, a pu être empruntée à Ivan le Conquérant (Primo Zeglio, 1960), tout comme quelques plans de l’attaque de la forteresse des Kirghizes. Là encore, la co-réalisation d’Antonio Margheriti se calque sur des procédés coutumiers au péplum. Maciste contre les Mongols (Domenico Paolella et Alessandro Ferraù, 1963) est tourné ainsi avec la même équipe, sur les mêmes plateaux, que L’Enfer de Gengis Khan (Domenico Paolella, 1964). Ces emprunts successifs, indices de productions désargentées, permettent toutefois de conférer à ces films une réelle homogénéité, qui va bien au-delà de leur régime d’historicité commun. 

Conclusion 
Ursus, la terreur des Khirghizes offre un curieux mélange entre péplum revisité, guerre froide réchauffée, Moyen Âge frelaté et fantastique inspiré. À ce titre, il ravira le bisseux d’hier, le bissophile d’aujourd’hui mais aussi les historiens du cinéma qui s’intéressent au Moyen Âge et à ses représentations. 

Yohann Chanoir, agrégé d'histoire et doctorant rattaché au Centre de Recherches Historiques (CRH, Groupe d'Archéologie Médiévale) de l'EHESS. 


[1] Respectivement Le Géant à la cour de Kublai Khan (1961), Maciste contre les Mongols (1963), L’Enfer de Gengis Khan (1964). 
[2] Cf. ELOY, Michel, « Ursus, le vainqueur du taureau. Quand un personnage secondaire vit sa propre vie », in MIODONSKA-JOUCAVIEL, Kinga (éd.), Quo vadis ? : contexte historique, littéraire et artistique de l’œuvre de Henryk Sienkiewicz, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2005, p. 128. 
[3] Le Moyen Âge vu par le cinéma européen, Les Cahiers de Conques, n°3, avril 2001, p. 20. 
[4] On lui doit notamment La Vierge de Nuremberg, Avec Django, la mort est là, L’Invasion des piranhas avec Lee Majors, cet homme qui valait trois milliards...

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