Le marxisme et la géographie selon Opération Las Vegas de Norbert Moutier


Il était une fois une mystérieuse organisation qui vole des documents d’une importance capitale pour la survie du monde libre, dans une des rues de la capitale mondiale du jeu… Très rapidement, la police soupçonne un (encore plus) mystérieux bandit, le FBI décide de rappeler de ses vacances son meilleur agent Jefferson, incarné à l’écran par Richard Harrison, figure du bis. Une bande de ninjas, surgie d’on ne sait où, tente de trucider alors notre héros, mais ignorants qu’il était une ancienne star de péplum et de la Shaw Brothers, ils se prennent une sévère raclée. L’Occident ne craint rien, Richard is back et nous sommes dans le frenchie Opération Las Vegas (1988) de N. G. Mount (aka Norbert Moutier).

Dès son arrivée à Vegas, il a fort affaire avec une blonde comaque, interprétée par Brigitte Borghese. En bonne star internationale, Richard l’emballe sec. Or, celle-ci après les ébats, disparaît pour revenir plus tard dans un casino, devant la voiture de Bonny and Clyde, détail qui a son importance, nous le verrons plus tard. Malgré ce comportement peu coutumier, Richard remet le couvert. Dans la nuit, la Brigitte part se faire une petite beauté dans la salle d’eau, tandis que notre homme feuillette, désœuvré, quelques pages d’un magazine où les femmes sont assez peu vêtues et où l’image prime sur le texte. Quand elle revient, Brigitte est habillée en ninjette ! Car, oui, amis lecteurs, elle est le chef d’une organisation révolutionnaire, qui veut supprimer le capitalisme, mais dont la connaissance du marxisme tiendrait sans peine sur un pass-Navigo. Après une lutte sympathique entre la ninjette et la star, le film trouve sa vitesse de croisière et abandonne ses nombreuses bandes criminelles pour se concentrer sur ce groupuscule marxisant. L'idéologie marxiste se résume ici à une haine viscérale du capitalisme et de leurs suppôts. Il s'agit toutefois d'un marxisme éclairé, conscient qu'il faut du fric pour éclairer les masses et former des soviets, l'argent ici est bien le nerf de la révolution. Mais, avant d’abattre le capitalisme, les révolutionnaires ont comme projet d’enlever une femme pilote, afin de…
- combattre le mildiou en Californie
- subtiliser un B 52 et lancer quelques bombinettes nucléaires sur les Etats-Unis
- passer le temps et consommer quelques mètres de pellicule

Bref, on est dans le désert du scénario, cela tombe plutôt bien, car nos révolutionnaires en jupon y ont trouvé refuge, dans une base évidemment secrète, qui doit se voir d’avion, comme le nez sanguinolent d’un ninja savaté par Richard. Il y a là sans doute un clin d’œil à tous ces films, dont un James Bond (Les Diamants sont éternels), qui placent des repaires secrets dans la wilderness du Nevada. Qu’à cela ne tienne, Richard à la tête d’une escouade d’élite, rira des araignées et des serpents à sonnettes, franchira un champ de mines, et approchera de la tanière de l’ennemie. Là, à la tête d’une unité militaire, dont les membres sont vêtus sans nul doute des restes des surplus de Boulder City (on y trouve en effet des effets militaires cheap et fort chics), il attaque les positions ennemies avec une stratégie audacieuse, dont le caractère enveloppant n’est toujours pas étudié à West Point (mais on sait pourquoi). Incarnation de la droiture occidentale, symbole de la justesse de la libre-entreprise, il terrasse les méchants cocos et emballe de nouveau (quel homme) une nymphette, non loin du Hoover Dam, lieu mythique au cinéma pour y placer des scènes d’apocalypse, d’Hitchcock à Richard Donner ou Roland Emmerich, sans oublier Brad Peyton plus récemment avec San Andreas

Si le scénario ne se distingue ni par sa clarté, ni par son originalité, force est de reconnaître aussi qu’il ne brille pas par ses connaissances en géographie. Car, de Vegas, il y a bien peu. L’hôtel-casino filmé est celui d’une ville située à 40 miles au Nord de Vegas, à Primm. Le film ne se passe donc pas à Vegas, contrairement à ce qu’indiquent le titre et nos amis fort sympathiques de Nanarland. Ce casino, rénové en 1983, avait la particularité d’exposer la voiture de… Bonny and Clyde dans laquelle le couple légendaire fut tué. En cela, ce film témoigne des difficultés à filmer à Las Vegas avant la décennie 2000. Les patrons des Casinos (à l’exception de ceux du Sands pour le mythique Ocean’s Eleven, premier du nom, avec Frank Sinatra, Dean Martin, Samy Davis Junior…) étant peu désireux de laisser leurs salles de jeux apparaître à l’écran. La municipalité devait aussi certainement réclamer des droits conséquents. Quelques plans (du vieux Strip et d’enseignes lumineuses) limitent donc la localisation à Vegas, selon un procédé classique, comme dans un film d’Eastwood par exemple (L’Epreuve de force). On peut apercevoir à un moment l'hôtel Hilton de Vegas de jour. Si on connaît le talent de Norbert Moutier comme critique de cinéma, force est de reconnaître que dans ce film, il ne donne pas le meilleur de lui-même, sauf dans un cameo. Richard Harrison fait ce qu’il peut et crève l’écran, sauvant l’entreprise du ridicule total. Mais c’est peut-être dans ces nombreux clins d’œil à une filmographie colossale que l’on pourra apprécier la patte de Norbert Moutier avec sa connaissance encyclopédique de tous les cinémas. 

Le bis mène toujours au bis, telle est bien la morale d’Opération Las Vegas.

Yohann Chanoir, agrégé d'histoire et doctorant rattaché au Centre de Recherches Historiques (CRH, Groupe d'Archéologie Médiévale) de l'EHESS.

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